
Une personne déguisée en LABUBU attire l’attention à Times Square à New York, le 22 janvier 2026.
Ces derniers mois, une expression s’est emparée de TikTok, Instagram et d’autres réseaux sociaux : « Devenir chinois ». Portée par les hashtags #BecomingChinese ou #Chinamaxxing, cette tendance voit des influenceurs non-chinois documenter leur adoption de rituels quotidiens ancrés dans la culture chinoise : préférer l’eau chaude aux boissons glacées, saluer l’aube par une séance de qigong, bannir les aliments crus ou froids, mitonner un congee au petit-déjeuner, ou encore puiser dans les principes de la médecine traditionnelle chinoise pour retrouver équilibre et bien-être.
À première vue, le phénomène semble relever du jeu. De nombreuses publications sont teintées d’humour : les créateurs s’amusent à évoquer leur « phase très chinoise » ou leur quête de « secrets ancestraux » censés optimiser digestion et clarté mentale. Des vidéos courtes proposent des montages esthétiques – la vapeur s’élevant d’une tasse d’eau chaude, les mouvements fluides du qigong en ralenti dans un parc paisible, des raviolis et des soupes aux herbes disposés avec soin. Le ton oscille subtilement entre une performance ironique et un enthousiasme authentique.
Pourtant, sous ce vernis ludique se profile une réalité plus significative. « Devenir chinois » est avant tout un phénomène natif du paysage numérique. Les algorithmes des réseaux sociaux valorisent les routines visuellement distinctives et les habitudes aisément reproductibles. Boire de l’eau chaude est simple ; apprendre une courte séquence de qigong est à la portée de tous. Partager ce type de contenu traduit ainsi une double aspiration : une conscience accrue du bien-être et une curiosité culturelle sincère. Ces influenceurs deviennent alors de véritables médiateurs culturels, traduisant des fragments du quotidien chinois en contenus simples à assimiler et à diffuser pour les audiences mondiales.

Des étrangers déterrent des pousses de bambou printanières à Deqing (Zhejiang), le 11 mars 2026.
En ce sens, la tendance s’inscrit dans un mouvement plus vaste d’expérimentation des modes de vie à l’ère numérique. À l’instar des vagues précédentes qui ont popularisé le minimalisme scandinave, les soins de la peau coréens ou le régime méditerranéen, « Devenir chinois » transmute certains aspects de la civilisation chinoise en un format mondialement consommable. Il ne s’agit ni d’un changement d’identité littéral, ni d’une maîtrise approfondie de sa philosophie ou de son histoire, mais plutôt d’un engagement performatif avec des pratiques perçues comme holistiques, ancrées et bénéfiques.
Cependant, rejeter ce phénomène comme une simple imitation superficielle serait prématuré. Sur les réseaux sociaux, l’engagement germe souvent en surface avant de s’enraciner. Celui qui commence à boire de l’eau chaude pour soulager sa digestion peut se demander pourquoi cette pratique est si répandue en Chine. Cette interrogation peut alors le conduire vers la médecine traditionnelle chinoise, la dialectique du yin et du yang, l’harmonie avec les cycles saisonniers, et finalement, vers des cadres philosophiques plus vastes. Ce qui commence comme une imitation esthétique peut ainsi se muer en une véritable enquête culturelle.
L’arrivée de cette tendance n’est certes pas fortuite. Elle émerge dans un contexte marqué par une visibilité et une influence culturelles chinoises en pleine expansion. Des marques de consommation aux plateformes numériques, des écosystèmes du design aux jeux vidéo, du cinéma aux pratiques traditionnelles, la Chine atteint aujourd’hui un public mondial à une échelle inédite.

Des étudiants australiens présentent des papiers découpés sur le thème de la culture du Grand Canal, à Yangzhou (Jiangsu), le 3 avril 2026.
Le 15e Plan quinquennal (2026-2030) ambitionne de porter plus haut la voix de la Chine, de mieux raconter ses histoires et de projeter l’image d’une nation amicale, crédible, attrayante et respectable. Or, la tendance « Devenir chinois » incarne précisément cette force d’attraction : une Chine qui ne s’impose pas par des canaux officiels, mais qui est découverte et promue spontanément par des acteurs étrangers. En érigeant ces habitudes en modèles de vie sains et porteurs de sens, ces influenceurs deviennent, par capillarité, des ambassadeurs involontaires. Ici, le récit n’est pas dicté par l’État, il est co-construit par les pairs.
L’engouement pour Labubu en offre une illustration parallèle. Avec son esthétique espiègle et légèrement surréaliste, ce personnage transcende les frontières nationales. S’il ne s’affiche pas comme un symbole traditionnel, il porte néanmoins l’empreinte distinctive de la créativité contemporaine chinoise. Partout dans le monde, les amateurs font la queue pour obtenir des éditions limitées, tandis que les réseaux sociaux amplifient l’anticipation et le désir. À l’instar de « Devenir chinois », Labubu illustre la manière dont opère l’attraction au XXIe siècle : par le design, la ludicité et une culture participative.
C’est là l’essence même du soft power : une puissance diffuse, en réseau, qui façonne les préférences par la séduction plutôt que par la contrainte. Si l’attrait de « Devenir chinois » repose souvent sur le bien-être et le mode de vie, il puise, consciemment ou non, dans un réservoir civilisationnel profond : l’éthique confucéenne, l’harmonie taoïste, la pleine conscience bouddhiste, les systèmes médicaux traditionnels, le raffinement culinaire et l’innovation créative contemporaine.
Une dimension générationnelle s’y ajoute. Dans de nombreuses sociétés, les jeunes remettent en question les modes de vie hyper-individualistes et obsédés par la productivité. Face à l’épuisement professionnel, à la saturation numérique et à l’anxiété écologique, ils cherchent un nouvel équilibre et un sens renouvelé. Aussi simplifiés soient-ils en ligne, les motifs culturels chinois – harmonie, rythmes saisonniers, conscience corporelle, continuité familiale – trouvent en eux une résonance profonde. Ils offrent, en quelque sorte, une alternative imaginaire.
Bien entendu, des risques subsistent. Une civilisation millénaire ne saurait se réduire à une tasse d’eau chaude ou à une routine d’étirement matinal. Les clichés culturels aplatissent la complexité, et l’appropriation dénuée de compréhension risque de banaliser la profondeur.

Des touristes étrangers dans le quartier commercial de la rue Xiushui (Silk Street) à Beijing, le 20 avril 2025
Pourtant, les échanges culturels ont rarement commencé par des traités philosophiques. Pour beaucoup, les premières rencontres se font par la nourriture, la mode, le design ou les tendances de bien-être. C’est à partir de ces points d’entrée que certains s’aventurent vers la littérature, l’histoire, la langue et une étude approfondie. Si même une infime fraction des participants parvient à passer des vidéos de qigong à la poésie classique, ou des recettes de congee à l’histoire dynastique, ce simple « mème » aura alors rempli une fonction culturelle autrement significative.
Par ailleurs, cet échange n’est jamais à sens unique. La civilisation chinoise a longtemps absorbé et transformé les influences extérieures – du bouddhisme venu d’Inde à la science moderne, en passant par le cinéma mondial et la culture pop contemporaine. La Chine d’aujourd’hui est profondément interconnectée avec le monde, tout comme le monde est de plus en plus irrigué par la Chine. « Devenir chinois », même sous sa forme numérique ludique, reflète cette perméabilité croissante.
Nous vivons à une époque définie par la fécondation croisée. Un studio de yoga à Berlin intègre le qigong ; un café à Shanghai sert de l’espresso italien ; un adolescent à São Paulo collectionne des Labubu tout en écoutant du hip-hop américain et en regardant des dramas coréens. L’identité, dans ce contexte, se fait plurielle, composite et mouvante.
Sous ce prisme, « Devenir chinois » relève moins de l’imitation que de la connexion. C’est le signe d’un monde où les cultures ne sont plus des vases clos, mais des écosystèmes vivants qui s’hybrident et se régénèrent mutuellement. Abordés avec respect et curiosité, ces échanges ne diluent pas l’authenticité ; ils l’enrichissent.
Boire de l’eau chaude ne fait pas de vous un Chinois. Pratiquer le qigong ne vous transmet pas un héritage millénaire. Mais ces gestes, en apparence modestes, peuvent cultiver une attention précieuse – à son corps, à une autre culture et au long cours de la créativité humaine. Et dans un monde fragmenté, ces petits gestes d’ouverture, aussi discrets soient-ils, portent en eux une puissance silencieuse, mais réelle.
*DAVID GOSSET est spécialiste français des relations internationales, sinologue, et fondateur de l’Initiative mondiale Chine-Europe-Amérique (China-Europe-America Global Initiative).