Il arrive, rarement, que les trajectoires intellectuelles et humaines se croisent avec une évidence presque déconcertante. Ma rencontre avec Jacques Malaterre appartient à ces moments-là.
Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises, dans des contextes différents, mais toujours avec ce même sentiment : celui d’une reconnaissance immédiate de l’autre, non pas fondée sur des positions identiques, mais sur une sensibilité commune au monde, à sa complexité, à sa fragilité.

Ce qui nous relie profondément, tient à une éthique du regard. Une manière d’être au monde sans le réduire, sans l’expliquer trop vite, sans le juger. Lui par l’image, moi par les mots, nous avançons sur une ligne de crête exigeante : faire découvrir la Chine, et ici le Xizang ( Tibet ), sans projection, sans exotisation, sans procès d’intention. Non pas par neutralité molle, mais par respect actif.
La trilogie documentaire Les élèves du toit du monde s’inscrit pleinement dans cette démarche partagée. Elle constitue, à mes yeux, l’un des gestes audiovisuels les plus justes de ces dernières années pour penser la Chine contemporaine à hauteur d’enfants, de familles et de territoires vécus.
Dès les premiers instants, le dispositif choisi par Jacques Malaterre est limpide. Il ne s’agit pas d’enquêter sur le Xizang, mais de se laisser guider par celles et ceux qui y vivent.
Dans chacun des trois épisodes, le réalisateur marche derrière les élèves, apprend d’eux, accepte de ne pas maîtriser la langue, les gestes, les codes.
Cette posture est loin d’être anodine. Elle rompt avec deux travers fréquents du regard occidental sur la Chine : la tentation de l’expertise surplombante, la fascination esthétisante, qui transforme les cultures en décors.
Ici, rien de tel. La caméra est au niveau des corps, des voix, des rythmes quotidiens. Elle accompagne, elle n’arrache rien.
Le premier épisode se déroule à Nyingchi, dans le comté de Bomi, au moment où les vallées se couvrent de fleurs de pêcher, annonçant le début de la saison touristique. Ce choix temporel est déjà porteur de sens : il inscrit l’école dans un territoire traversé par des dynamiques économiques et culturelles contemporaines.
Aux côtés de Bianba Zhuoma et Danzeng Tuoke, le film donne à voir une articulation fine entre plusieurs mondes : l’école et ses exigences ; la famille et ses rituels ; le tourisme et ses opportunités.
La préparation de raviolis, l’essayage de vêtements tibétains, la participation à une cérémonie de prière, puis, chez l’autre élève, l’aide au restaurant familial fréquenté par les touristes : autant de scènes qui montrent une culture vivante, en interaction avec son environnement, loin de toute image figée.
Ce que l’on perçoit surtout, c’est l’attention portée par les parents à l’éducation. Une attention silencieuse, concrète, jamais théorisée, mais profondément engagée. Là encore, le film ne commente pas : il laisse apparaître.
Le second épisode nous conduit à Xigaze (Shigatse), deuxième ville de la région, au troisième collège du district de Sangzhuzi. Avec Baima et Dawa, le film s’attarde sur le quotidien scolaire : cours de tibétain et de chinois, repas à la cantine, trajets en bus.
Une scène me semble particulièrement significative : celle des échanges dans le bus scolaire, lorsque les élèves parlent de leurs rêves et de leurs projets.
Ici, l’école apparaît comme un espace de projection vers l’avenir, non pas abstrait, mais situé, inscrit dans des trajectoires familiales et territoriales.
La séquence de la fête du Linka, vécue avec la famille de Baima lors d’un pique-nique en périphérie urbaine, rappelle que l’apprentissage ne se limite pas aux murs de l’établissement. Il se prolonge dans les gestes, les loisirs, les formes de sociabilité.
Le film ne nie pas les tensions liées à la modernité éducative ; il les inscrit simplement dans des vies concrètes, sans discours plaqué.
Le troisième épisode, tourné à Lhassa, déploie une autre facette du Tibet contemporain : celle d’une ville vivante, traversée par des circulations multiples. Avec Gesang et Angwang, le spectateur passe du Norbulingka à la rue Barkhor, des ateliers de thangka au collège n°3, des restaurants tenus par les parents aux foyers familiaux.
Ce qui frappe ici, c’est la manière dont la culture se transmet par le travail : celui artistique des peintres de thangka, celui éducatif des enseignants, celui économique des familles.
La culture n’est ni un vestige ni un slogan ; elle est une pratique quotidienne, parfois fragile, souvent inventive.
Cette approche rejoint profondément mes propres observations de terrain, lors de mes voyages au Xizang en 2007 puis en 2012, et dans mes ouvrages Voyage au cœur du Tibet et Découvrir le Tibet. La Chine, et le Xizang en particulier, ne se laissent jamais comprendre par des catégories figées : ils demandent du temps, de la présence, de l’humilité.
Ce qui me touche le plus dans le travail de Jacques Malaterre, et ce qui fonde notre proximité intellectuelle, c’est cette conviction partagée : on ne construit pas un dialogue entre les cultures avec des certitudes, mais avec de l’attention.
À travers Les élèves du toit du monde, il ne s’agit ni de démontrer, ni de convaincre. Il s’agit de montrer ce qu’il y a de beau, et de profondément humain, lorsque l’on accepte de s’intéresser à l’autre sans jugement, sans biais, sans volonté de domination symbolique.
Par l’image, Jacques Malaterre pose des briques solides sur le pont fragile mais nécessaire entre la Chine et la France. À la mienne, par l’écriture, j’essaie de prolonger ce geste : donner des mots à ce que les images suggèrent, ouvrir des espaces de compréhension là où les discours se crispent.
Les élèves du toit du monde est une trilogie modeste et courageuse. Modeste par son refus du spectaculaire. Courageuse par son exigence éthique, à contre-courant des simplifications contemporaines.
À l’heure où la Chine est trop souvent abordée à travers des prismes idéologiques rigides, ces films rappellent une évidence philosophique essentielle : la reconnaissance précède la connaissance.
C’est en regardant vraiment que l’on commence à comprendre. Et c’est en respectant que l’on peut, peut-être, dialoguer.
Lien pour l’épisode n°1 : https://youtu.be/a9te1-0P2UA?si=P838aB1oRFHYkBm1
Lien pour l’épisode n°2 : https://youtu.be/KHdbMFxyP2s?si=VsI032nsXWKgvK4P
Lien pour l’épisode n°3 :https://youtu.be/0AzHaQHJof8?si=bjWbthpwzjpy7A1E
*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions.