Société

Devenir chinois : une tendance virale qui redéfinit les ponts culturels
By MIYA BENDAOUD, membre de la rédaction | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-04-29 19:42:00

Et si la médecine traditionnelle chinoise était en train de devenir un langage universel ? Taijiquan, qigong, ventouses, ces pratiques millénaires dépassent aujourd’hui les frontières de la Chine et s’inscrivent dans des usages contemporains, portés par une génération qui les adopte, les adapte et les partage à grande échelle. 

Des étudiants étrangers pratiquent le taijiquan dans la zone touristique de Shuanglong, à Jinhua (Zhejiang). 

Trois minutes de scroll sur TikTok ou Instagram suffisent. Une routine de guasha, quelques mouvements de qigong, une séance de ventouses. Mais ce qui se joue à l’écran dépasse largement la démonstration. C’est un rapport au corps, au temps, au soin, qui s’esquisse en filigrane. Rien de spectaculaire, c’est juste une répétition lente, presque silencieuse, qui s’installe et finit par durer.

Ces pratiques ont quitté leur cadre d’origine, la Chine. Elles circulent, se transforment, s’intègrent à des quotidiens parfois très éloignés de leur contexte initial. Longtemps transmises par des spécialistes ou des institutions, elles se diffusent désormais par des usages ordinaires, fragmentés, partagés en ligne.

Le phénomène est particulièrement visible dans les sociétés occidentales, où créateurs de contenu et figures publiques jouent un rôle d’accélérateur. Le guasha, par exemple, s’est imposé dans de nombreuses routines de soin du visage, souvent présenté comme une alternative plus douce, plus « naturelle ». « Je vais continuer à utiliser le guasha le matin. C’est une excellente façon de commencer ma journée, et j’aime vraiment son côté relaxant », témoigne Renee Rodriguez, journaliste américaine pour PopSugar, après avoir testé la routine de la très célèbre Kendall Jenner.

Les ventouses, elles, apparaissent régulièrement sur les corps d’athlètes de haut niveau notamment chez LeBron James, dont les images des traces rouges circulent massivement en ligne, contribuant à vulgariser la pratique.

Derrière ces images, c’est une autre relation au corps qui se dessine. Une attention à la régularité, à la prévention, à l’écoute des sensations. « En ralentissant, vous gagnez du temps, de l’énergie, de la concentration et de la clarté », explique Lee Holden, maître américain de qigong et auteur de Ready, Set, Slow. Dans des environnements saturés par l’accélération, ces pratiques introduisent une autre temporalité : plus lente, plus consciente, presque à contre-courant.

Dans cette approche globale du bien-être, des gestes simples occupent également une place centrale. Boire de l’eau chaude tout au long de la journée, par exemple, est une habitude largement répandue en Chine. Considérée comme bénéfique pour la digestion et la circulation sanguine, elle s’inscrit dans une logique de prévention plutôt que de correction. Là où certaines cultures privilégient des solutions ponctuelles, l’approche chinoise valorise des routines quotidiennes, discrètes mais constantes, qui participent à l’équilibre général du corps.

Au-delà du phénomène 

Réduire cette diffusion aux seuls réseaux sociaux serait toutefois insuffisant. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large : un intérêt croissant pour des initiatives complémentaires de la santé et du bien-être.

La médecine traditionnelle chinoise, développée et structurée au fil des siècles en Chine, repose sur des principes anciens, yin et yang, circulation du qi, vision systémique du corps, et regroupe des disciplines variées, de l’acupuncture au tuina, en passant par la pharmacopée et les exercices énergétiques.

Dans certains contextes, ces démarches ne sont plus perçues comme concurrentes de la médecine conventionnelle, mais comme complémentaires. « Le qigong est une pratique de méditation en mouvement, éprouvée par le temps, qui vous aide à vous tourner vers l’intérieur, à cultiver la paix, l’équanimité, la centration et l’équilibre, là où le corps est détendu et l’esprit en paix », décrit Lee Holden. Cette logique attire un nombre croissant d’étudiants internationaux. Certains viennent du monde médical ou paramédical, d’autres s’y orientent par intérêt personnel, tous avec l’idée d’élargir leur compréhension du soin. « Mes matins relèvent à la fois du rituel et de la science », résume Pietro Simone, facialiste italo-américain basé à New York et Londres, qui intègre guasha et compléments scientifiques à sa routine quotidienne.

En Chine même, des établissements spécialisés accueillent ainsi des profils venus d’horizons multiples. Pour beaucoup, il ne s’agit pas seulement d’acquérir des techniques, mais d’entrer dans une autre manière de penser le corps, la santé et la prévention. L’apprentissage devient alors expérience et parfois déplacement de regard.

À titre d’exemple, certains parcours illustrent aussi cette immersion progressive dans des pratiques traditionnelles. Au mont Wudang, haut lieu des arts martiaux chinois, des pratiquants étrangers s’entraînent au quotidien dans des écoles dédiées au kung-fu. Arrivés parfois sans connaissance préalable de la langue ou de la culture, ils intègrent au fil du temps un apprentissage qui dépasse la seule dimension physique pour inclure une compréhension plus large des principes qui sous-tendent ces disciplines.

Une étrangère expérimente une thérapie alcool-feu. 

Du digital au réel 

Les réseaux sociaux n’en restent pas moins un point d’entrée décisif. Ils rendent visibles des pratiques qui, autrement, resteraient confidentielles ou nécessiteraient un apprentissage formel. Les contenus ne se limitent plus à montrer, ils expliquent, simplifient et rendent accessibles.

Certaines créatrices de contenu ont largement contribué à cette circulation. C’est le cas de Sherry Zhu, influenceuse chinoise installée aux États-Unis, dont les vidéos ont touché un public international. Dans l’une d’elles, elle lance : « Demain, vous serez un peu chinois… inutile de résister. » Une formule mi-ironique, mi-lucide, qui résume à elle seule l’adhésion progressive à ces pratiques.

« Ces petites habitudes du quotidien sont différentes, et c’est précisément ce qui suscite la curiosité », ajoute-t-elle.

Le format court joue ici un rôle clé. Il ne s’agit plus seulement de regarder, mais d’essayer. Reproduire, ajuster, intégrer. « Je pensais que c’était une tendance… puis j’ai commencé à m’y intéresser plus sérieusement », peut-on lire dans de nombreux commentaires. Une pratique glisse alors du statut de curiosité à celui d’habitude.

Parfois, l’engagement s’arrête là. Parfois, il se prolonge jusqu’à orienter des choix d’apprentissage, voire de spécialisation. Le passage du digital au réel ne relève plus d’une rupture, mais d’un prolongement presque naturel.

Dans cette dynamique, certains témoignages illustrent également un recours concret à la médecine traditionnelle chinoise. En Chine, des patients étrangers consultent des praticiens pour des problématiques persistantes. Par exemple, un couple français s’est tourné vers un spécialiste à Guangzhou après plusieurs années de troubles non soulagés par des traitements conventionnels. Après une évaluation complète, un protocole associant acupuncture, moxibustion et ventouses a été mis en place, avec une amélioration progressive ressentie au fil des séances. L’approche repose ici sur une vision globale du patient, où les techniques sont combinées dans une logique d’équilibre.

Des cultures en dialogue 

Ce qui se joue dépasse la simple viralité. Les modes de transmission eux-mêmes évoluent. Les pratiques ne circulent plus uniquement de manière verticale, institutionnelle. Elles passent par l’image, le geste, la répétition.

Une vidéo suffit à montrer, à suggérer, à initier. L’entrée dans ces univers ne passe plus nécessairement par un cadre académique, mais par une expérience directe, souvent intuitive. On observe, on teste, on ajuste.

Dans cet écosystème, les créateurs deviennent des transmetteurs. Ils traduisent, simplifient, rendent accessibles des pratiques anciennes à des publics nouveaux. Sans toujours en épuiser la complexité, mais en ouvrant un premier accès.

En parallèle, certaines institutions prolongent ce mouvement. Des écoles spécialisées en Chine accueillent aujourd’hui une diversité croissante de profils internationaux. Là encore, l’enjeu dépasse la technique : il s’agit de comprendre une autre manière d’habiter le corps et de penser le soin.

Au fond, ce qui se dessine n’est pas un simple transfert culturel, mais une circulation plus diffuse, plus quotidienne. Les réseaux sociaux en amorcent le mouvement, les formations en prolongent la trajectoire, et entre les deux se construit une curiosité durable.

La Chine, finalement, ne se raconte plus aujourd’hui. Elle se pratique, elle se vit geste après geste. Et c’est dans cette discrétion, silencieuse et quotidienne, que les cultures cessent de s’observer pour commencer à dialoguer.

Numéro 26 octobre-décembre 2025
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